un atelier d’écriture comme espace d’expression et de communication.

Amour confiné

Posté on 10, mai 2020

Mots croisés

Nausée naissante. J’ai déjà la boule au ventre quand je me présente devant l’entrée de l’édifice, improvisée pour répondre aux
contraintes sanitaires conjoncturelles. Deux portes coulissent. Une odeur d’alcool me saisit au nez et aux tripes. Une femme
m’attend derrière. Gantée, coiffée, masquée, ensevelie. De bleu. De vert peut-être ? 

J’ai envie de vomir. Je bafouille. Oui, je viens pour un malade. Oui, je sais que l’accès est interdit. Je viens seulement déposer
son sac de vêtements propres. Et puis ses chaussons. Il n’avait pas besoin de chaussons jusqu’alors. En réa, on n’a pas besoin 
de chaussons. Et puis ses mots croisés. Il ne les fera peut-être jamais ces mots croisés. Il n’a pas la force. Mais ma mère les a
glissés comme elle aurait pu glisser une lettre d’amour. Et puis un crayon à papier et une gomme. Non, non, chez nous on ne
fait pas les mots croisés au stylo car on n’aime pas les ratures, ça fait sale. Mes yeux s’humidifient. Et puis les serviettes de toi-
lette. Elles sentent la lavande de synthèse et sont rêches car maman les repasse pour que ça ne jure pas dans l’armoire. Et puis
un échantillon de son eau de toilette. Pas le flacon ! S’il venait à repartir en réa ? Tu imagines, le travail des infirmières ? Sur-
tout en ce moment. Pas facile en ce moment pour les infirmières ! Je souris. Il ne voulait pas de veste supplémentaire. Il ne l’a
pas dit, bien sûr, il ne peut plus parler. Pourtant, je devine entre les vestes de pyjama amidonnées sa veste noire. On n’a jamais
assez de lettres d’amour… 

Madame ? Madame ? L’infirmière me sort de ma torpeur. J’ai vraiment envie de vomir. C’est l’odeur peut-être ? Cette odeur 
acre et tiède des hôpitaux. Quel service ? Quel étage, s’il vous plaît ? Bien… Votre nom de famille ? Signez-là. Frottez vos 
mains à l’alcool d’abord. Parfait, signez-là. Merci. Euh… je viens juste déposer ce sac vous savez ? C’est pour mon père ! J’ai 
l’attestation de déplacement nécessaire durant le confinement. Ah oui, je vous l’ai déjà dit. Vous me faites confiance ? C’est
gentil parce que le gendarme tout à l’heure n’a pas été commode. Mes yeux rouges et ma gueule de souffrance… ça n’a pas suf-
fi. Des explications, des justifications, des plaidoiries. L’attestation d’hospitalisation. Les lèvres et le cœur serrés, envie de ruer
dans les brancards : vous croyez vraiment que je peux inventer ça ? Mon père qui s’étiole loin de nous, qui n’a pas la force de ré-
pondre à nos messages désespérés ? 

Madame ? Madame ? Vous avez deux sacs ? C’est bien cela ? Oui. Deux sacs de courses rutilants comme neufs parce que les
 valises, c’est pas pratique pour chercher dedans a dit maman. C’est bon, nous joignons le service. Un infirmier viendra cher-
cher les affaires. 

Ah ? c’est tout, je peux y aller ? Alors pourquoi m’attardé-je ? Le message est pourtant clair : «C’est bon, vous pouvez y aller . Il
 est là, au-dessus de ma tête, étendu dans le lit de la chambre 403 et je n’ai pas le droit de le voir ? Le verdict est tombé. Vous 
pouvez y aller . Mesdames et messieurs les jurés, je vous jure que je ne m’attarderai pas ! Des sanglots et des cris réprimés meu-
rent dans ma gorge et m’étranglent. Chienne de vie ! Mes oreilles bourdonnent, ma tête tourne. Cette envie de vomir qui ne 
me quitte pas. Plus un mot. J’ai chaud. Je sue. Ma nuque picote. Ma tête est dans un étau de raison qui tente de comprimer le
 chagrin et la colère qui remplissent mon crâne. Ça dégouline de tous les côtés. Dans une grimace informe qui contient mal les
 muscles de mes mâchoires, je finis par vomir dans une voix rauque « C’est difficile, vous savez ».

Et oui, elle sait l’infirmière. Le confinement, c’est dur, et c’est pas fini.
Christelle