Textes

Des "premiers jets", des occasions de se frotter à sa propre écriture et à celle de l'autre, quelques textes écrits en ateliers...

Odeurs de mon pays


   

 

Riedisheim

Je ne sais pas si je me sens vraiment appartenir à une région, mais quand j’interroge les souvenirs liés à mes perceptions olfactives, c’est toujours la maison et le jardin de mes grands parents à Riedisheim qui reviennent.

Odeur confinée des meubles et du parquet régulièrement cirés et frictionnés. Odeur envahissante de la soupe de légumes qui mijote dès le matin même en été. Odeur des tartines du gros pain fraîchement coupé.

Odeur du journal que mon grand-père plie, déplie et replie. A peine la porte passée c’est l’émanation forte, confuse et chaude du grenier qui est là.

Puis c’est le craquement des marches en descendant qui libère un parfum subtil.

En bas la grande et lourde porte s’ouvre sur le jardin, et là embrasement, fouillis des senteurs et dilatation des narines !

En avant du tableau des odeurs quelques moutons derrière la clôture. A chaque déplacement ils envoient leur présence en rubans aléatoires que mon nez animal flaire avec délice. Il n’y a qu’ici que je retrouve cette empreinte animale si particulière.

Puis c’est la putréfaction des fruits tombés et abîmés qui se révèle, quetsches, mirabelles et pommes. Plus délicate la senteur de l’herbe foulée, fraîchement mouillée ou sèche et que je respire à pleins poumons dans mes déplacements vagabonds.

       Qu’est ce qui a fait que dans ce jardin, toujours aussi présent, j’ai le souvenir d’avoir ouvert mes sens ? J’y ai bu chaque son, chaque image, chaque sensation, chaque odeur et me suis laissé envahir par les humeurs de la vie dans ce qu’elle a de plus réconfortant.
Françoise, janvier 2019

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Odeurs de ma ville


Non je ne me souviens plus des odeurs de l’Afrique, du Liban, celles dont je me souviens
émanent de ce lieu où je vis maintenant.

L’odeur de quelques parcs, ilots de verdure, ponctués d’espèces dignes de jardins botaniques

L’odeur de la mer, des embruns,  sur une plage déserte, dans le petit matin.

L’odeur de la pêche sur la criée du port, poissons frétillants, crustacés ruisselants, 
avant que ne se vident les étals débordants.

L’odeur des épices, leur mélange de couleurs qui expriment leurs puissants arômes
venus de rives lointaines. Et les herbes de Provence fruitées et apaisantes qui imprègnent nos plats
du Sud proche, en deçà de la mer.

Et les odeurs humaines, amalgame de sueurs fortes et parfois repoussantes. 
Odeur d’urine des hommes, des hommes de la rue, SDF, mal logés.
Odeurs de poubelles ouvertes, de containers éventrés.
Relents entêtants dans la chaleur de l’été. Autant de signifiants d’une ville appauvrie.

Et l’odeur des grenades, grenades lacrymogènes quand la ville se révolte contre son mal à vivre.

Restent enfin les collines et les crêtes des calanques, qui sertissent la ville, 
leurs odeurs de broussailles, de garrigue, de pins ou même d’oliviers selon où l’on chemine.

Souvenirs et empreintes des senteurs de Marseille, ma ville, mon pays, où s’entremêle le monde.
Lili, janvier 2019


Le bruit que fait le monde







Ecoute…

Ecoute l’haleine de la terre qui hante ses soupirs. Je voudrais être là sans rien  avoir à dire. Sans avoir à sourire. Être là, simple balancement dans les
exhalaisons d’humus.

Ecoute cette soie qui glisse et qui lape son ventre.

Ecoute les oscillations végétales dans le vide du silence, dans le néant léger.

Ecoute le souffle des cerises sures tombées sur le sentier, l’expiration putride des amanites pourries, une gifle au sourire, une insulte à la nuit.

Ecoute… je voudrais être là sans rien avoir à dire.
Yves, Octobre 2018

Des formes et des sons


Soirées entières

Banquette étroite

Deux chambres, pâle

Son visage, ses mains

Contre la paroi

Tu l’entends sortir

Pour atteindre sa fenêtre

Ou son lit, ou ses armoires

La bassine de plastique rose

Il ne reçoit jamais personne

Il est un homme d’habitudes

Il quitte sa chambre même le dimanche

Il offre aux badauds des grands boulevards

Sa valise ouverte, bouton et bague

Fonctionnement inconnu, primitif

Rien n’empêche, dans un but que tu ignores

Qu’il n’ouvre et ne ferme comme la goutte d’eau

Les bruits de la rue, que tu interprètes

Avec sa valise, peignes, briquets

Il vit condamné à tousser

S’écoule, la vie qui demeure

Tu fais si peu de bruit

Mais qui ne cesse jamais

Attentif il a peur

Rester silencieux

Un bruit minuscule

Sympathie secondaire

Ou au contraire

Frappant du pouce

Un coup, deux coups...
Laurence

 

 

Univers sonores


                  

   



                   Paul VERLAINE (1844-1896)
(Recueil : La bonne chanson) Le bruit des cabarets, la fange du trottoir,
Les platanes déchus s’effeuillant dans l’air noir,
L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,
Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,
Et roule ses yeux verts et rouges lentement,
Les ouvriers allant au club, tout en fumant
Leur brûle-gueule au nez des agents de police,
Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,
Bitume défoncé, ruisseaux comblant l’égout,
Voilà ma route - avec le paradis au bout. Les bruits: ils sont blancs, roses ou aériens... Bruits de fond, résiduels, aériens... ils balisent nos univers sonores.
 

La chanson d'automne de Claudine

Il y a le vent
Il y a les feuilles
Il y a le vent feulant à tes oreilles
Il y a les feuilles dansant comme des abeilles.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent te vole une chanson
Et les feuilles jonchent ton gazon.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent porte l'appel du petit chien
Et les feuilles crissent des mots de rien.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent hurle de furieuses sirènes
Et les feuilles chutent des cimes lointaines.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent clame le stade et ses joies
Et les feuilles crient écrasées sous tes pas.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent bouscule et le caddie roule
Et les feuilles accueillent les pigeons qui roucoulent.
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Il y a le vent qui te pousse à rentrer
Il y a les feuilles t'appelant à rester
Il y a le vent
Il y a les feuilles
Et le vent t'appelle vers un coin de ciel bleu
Et les feuilles se replient en te disant adieu.
A quatre mains, Claudine et Noëlle



Ce que l’on emporte avec soi…


                                           
                                                                                           Man Ray


                                                                                             Apprentissages

                                      Cahier posé, oreiller blanc, feuillets sur la taie, froissée
                                      Cahier-livre perdu autour des mille écrits
                                      À la va-vite
                                      Lire le livre, le livre-cahier cassé
                                      Une lame vibre sur la peau mouillée
                                      Pique l’épée
                                      Le cri des biques aux longs cils, une larme coule, tire l’encre des mots violets.

                                     Tâche. 
                                      Une tâche sur taie, oreiller blanc. 
                  Des jours autour de la taie, fils tirés. 
                                      Les doigts effilés tirent les fils, taie d’oreiller
                                      Au petit jour, cuisse lisse, cuisse libre des draps froissés. 


                                     Libre livre, cassé. 
                                     Lire les feuillets posés sur l’oreiller, blanc. 
                                     Feuillets tâchés, cuisse lisse posée sur l’oreiller blanc
                                     Petit jour, le cri des biques de l’île, gicle le lait, frais. 
                                     Pique l’épée, baiser à côté, une larme-lave, petite île

                                     Une goutte de sang sur l’oreiller blanc
                                     Yves


Septembre 2018, pour une escale corse


 

Ici, ailleurs, partout,

 

Ici, le temps semble arrêté
Dans le silence des montagnes.
L’ailleurs est déjà loin, Dans la fureur et dans le bruit.

Partout, autour de moi Des collines et des cimes,
Des bourdonnements d’insectes, Ici, le rire des amis.
Ici, j’oublie l’ailleurs Dans cette île magique
Où partout la beauté, l’harmonie, l’amitié
Apportent à mon âme et mon cœur Un souffle de liberté.
Laïla

 

 

Ici, mer et montagne s’imbriquent
Ici, nature et silence se fondent

Ici, le tumulte intérieur s’apaise
Ailleurs, le bruit envahit la ville
Ailleurs, le béton étouffe le rivage
Ailleurs, la foule bouscule le rêveur
Partout, des regards s’échangent
Partout, des sourires réchauffent
Partout des mains se tendent
Lili

 

 

Ici, ailleurs, partout, Corsica
Ici, la lumière du levant, la caresse Du silence
Ici, le parfum du figuier.
Ce matin, présidés par l’horloge,
Réunis, sur le bois de la table,
On nous dit,
Ailleurs, les cris de la ville. Au de là de la mer apaisée
Et des vents Qui se taisent aujourd’hui
Partout, le monde court.
Ici, les nuits sont ouvertes
Les essaims Nous ont prêté la maison
Le coq a remplacé la mécanique.
Gérard

 

 

Musée Fech, à Ajaccio…


  • 
    Inventaire à la Prévert
    
     Un musée corse
     Une cour carrée, un beau palais,
     Une caisse d’entrée et un vigile
     Des vénitiens, des florentins et un Titien
     Et des cadres dorés…
    
     Une fête vénitienne, une déesse endormie
     Une vierge tropicale
     La tentation d’une chouette
     Et des cadres dorés…
    
    
     Un long couloir,
     Des natures mortes,
     Un perroquet, deux vaches, trois moutons,
     Une licorne et des poissons,
     Des fleurs, des fruits, une pastèque,
     Et des cadres dorés…
    Des Sainte Famille Avec ou sans le petit Jean-Baptiste Mais toujours le zizi de l’enfant Jésus Des Christ en Croix Des Descente de Croix Et des 
    cadres dorés…
    Saint Jérôme, Saint Antoine, Saint François Et tous les saints du paradis Des déesses, une sorcière, des femmes lascives Et des cadres dorés…
    Des hommes sévères lisant la Bible Homère jouant du violon Un enfant grattant un oud Des adolescents au regard brillant
    Et des cadres dorés…
    Toute la famille Napoléon Au rez-de-chaussée, En sculpture, en peinture, Dans des cadres dorés.
    
    Et des petits cadres dorés, Et des moyens cadres dorés, Et de grands cadres dorés Partout, partout des cadres dorés…
     Fab
    
    
    

Une idée de l’îléité


Villa Carli, à Cannelle, Martine Boudes, aquarelle

 

Ma terre

Cette terre qui m’a élue
Pas la tienne
J’en fais mon miel de ses ciels
Piquetés d’étoiles
De ses forêts irréelles
De ses rochers posés sur le sable rosé
De ses talus sculptés comme des topiaires
De ses aubes pâles et ses crépuscules tonitruants
Cette terre qui est mienne
Ah ! Nager dans ses eaux limpides
Me reposer sur ses plages abritées
M’allonger sur des feuilles de palmier nattées
Et boire du thé
Sur cette terre

Terre sans ville, terre-île.
Claudine

 

 

Atelier nomade… Voyage voyage


 

Redortiers, 9 et 10 juin 2018

Si jamais vous passez par chez moi […] je vous montrerai un spectacle étrange : une région de collines et de plateaux où dorment sept à huit petits villages absolument déserts. L’herbe pousse dans les ruelles, les toitures s’enfoncent, les orties fourrent les fenêtres basses. Un grand silence les enferme […] . Lettre de Giono à Lucien Jacques, 1922.

Le Contadour, dans les actuelles Alpes de Haute Provence. L'atelier d'écriture ce mois de juin, c'était là, non loin du Moulin, tout près de la ferme des Graves, où vécut Jean Giono.

 

Apprentissages

Quatre chevals. Non, chevaux ! D’accord, « 4 chevaux », mais en fait on l’appelait « 4 pattes ».

« 4 chevaux, 4 portes, 444 mille francs. » C’était la « réclame » de Renault pour donner envie aux français d’acheter la « 4CH ». Celle-ci n’était que l’autre voiture de la tribu. Elle eut été bien trop petite pour avaler les quatre garçons, et le père, et la mère, et les bagages, et le reste.

Imagine un peu, verte.

Verte comme une olive avec une petit coffre ridicule sous le capot avant. Un coffre déjà à moitié rempli du passage des roues, du cric et de la manivelle, de la roue de secours, et de la batterie. Pour la batterie je ne suis plus certain. Tu sais, elles sont loin les années 50 et ma bonne mémoire aussi.

Avec ou sans batterie, dans le peu de place qui restait dans le coffre, le père avait mis une trousse à outils, des chiffons graisseux que la mère refusait de laver, une peau de chamois toute cartonnée et deux gourdes en alu cabossées.

Les gourdes cabossées, c’était de l’eau pour le radiateur, « au cas où », dans les grandes montées.

Avec la « quatre pattes » vert olive, il n’avait jamais eu besoin de sa réserve d’eau, mais le père était prudent. Il faut dire qu’il avait commencé sa carrière automobilistique avec un des premiers modèles de voiture démocratisée, une Celta 4 d’occasion, avec des freins à câbles devant et derrière. Pas vraiment efficaces, les freins et un radiateur qui se mettait à écumer dès qu’il entendait parler de montée.

Depuis la Celta 4, le père avait gardé l’habitude d’anticiper ses freinages et de mettre dans le coffre des gourdes pleines d’eau… qu’il ne fallait surtout pas boire. C’était de la vieille eau et c’était pour le radiateur.

Bref, le moteur, lui, était à l’arrière sous un capot arrondi, vertical, comme un bouclier-écu, pointe vers le bas, aéré de petites lames inclinées.

Mais oui, ça me revient, la batterie était là, à l’arrière, à côté du moteur. Un moteur tout simple et pas très gros. Il y avait de la place sur les côtés, on pouvait y mettre les mains, faire l’entretien soi-même et même des réparations pour les plus dégourdis.

Essaye un peu de faire la même chose maintenant, avec ta belle voiture…

Donc, devant, le coffre à bagage, bagage sans « s », au singulier. Entre le cric et les gourdes cabossées, on ne pouvait glisser qu’un seul sac de voyage.

Le père se servait de la 4CH vert olive pour son travail et pour nous rejoindre en fin de semaine lorsque nous étions en vacances avec la mère, une sorte de voiture de secours et moi, je mettais mes petites mains sur le volant immense, bien assis sur les genoux du père.

Plus tard, je passais les vitesses, complétement couché sur le côté pour atteindre le levier vertical, tout en bas, entre les deux sièges avant. Dans cette position, je ne voyais plus la route, mais le père était là, qui tenait le volant. Moi je passais les vitesse et j’étais le roi du pétrole.

Á douze ans mes jambes se sont allongées, mes pieds atteignaient enfin les pédales de la 4 pattes vert olive. On gardait les voitures bien plus longtemps qu’aujourd’hui, on attendait qu’elles meurent dans nos bras, avant d’en acheter une autre. Elles nous voyaient grandir.

Le père m’avait initié au secret du démarrage en côte. Un savant mélange d’embrayage, de « champignon » et de frein à main. Le père appelait « champignon », l’accélérateur. Un champignon qu’il fallait « écraser » quand on voulait doubler. Quand j’étais petit, les camions étaient très gros, ils roulaient très lentement et crachaient noir-épais-qui-pue. Il fallait les doubler

Á seize ans, nuitamment, j’empruntais la 4CH vert olive. Première escapade avec mon amoureuse, sous la lune camarguaise.

Le père n’a jamais rien su de ce premier acte délictueux, ni de ma découverte cette nuit-là d’un autre usage de la voiture…

Cinquante ans plus tard, je me plais à imaginer le père faire semblant de ne pas m’avoir entendu partir avec la 4CH vert olive et s’endormir avec son petit sourire en m’entendant rentrer, bien plus tard.

Le père avec son petit sourire, qui n’aurait jamais rien dit à la mère.

Ciao Papa !

Yves, le 10 juin 2018