un atelier d’écriture comme espace d’expression et de communication.

Cycle écriture de nouvelles (6)

Posté on 28, juillet 2021

 Le monstre

Je suis née trop tôt, dans une Amérique trop latine et trop peu tolérante.

Les stigmates de mon prénom, je les porte encore, trop genré dans ces temps rigides.

J’ai vécu à coté, en marge, en colère.

Toute petite j’espérais qu’il viendrait, ce jour, où je pourrais être moi.

Ils se sont efforcés de me cadrer, de me casser, alors, j’ai cassé moi aussi, le cadre, les autres.

« Le monstre, »ils m’appelaient.

J’ai fui souvent, en solitaire, et puis je revenais.

Les hommes que j’ai aimés m’ont trahi trop souvent, je ne leur apportais rien, je mentais, ils le savaient.

Du Chili au Pérou, de Bolivie en Argentine, j’ai chanté, en pleurant, des chansons engagées, engagées dans une histoire que je souhaitais, sans la connaître, la rage au ventre.

Quand Je l’ai connue, j’ai changé ma coiffure, mes vêtements, et j’ai souffert bien plus encore. Elle m’ignorait.

Le conflit est ma raison de vivre, et dans la douceur des paroles de mes chansons, c’est encore lui qui m’anime.

Bientôt je partirai, ceux qui resteront me porteront, jusqu’en haut..

Ils se souviendront que je veux voler, répandue dans un courant d’air, au sommet de la sierra.

Quelques-uns sont venus aujourd’hui.

Je les vois tous.

Lui, Il a appris mon départ par hasard, dans un journal oublié sur une table .Il me croyait immortelle. Je l’appelais « mon homme » je me souviens. Que cachait ce surnom… il ne le saura pas, le savais-je moi-même ?

C’est lui qui tressait mes cheveux

C’est lui qui rasait mes cheveux quand je le lui ordonnais

Il a décidé de faire le voyage et de m’accompagner jusqu’au bout, de revenir vers cette personne complexe sortie de sa vie il y a vingt ans.

Le voyage jusqu’au Salar de Uyouni représentera l’hommage final qu’il veut me rendre, quand bien même il aurait du mal à grimper jusque sur le tertre choisi pour la dispersion de mes cendres.

Je l’entends : « As-tu gardé tes cheveux pour cette course finale ? je te revois cheveux au vent énergique, souriante, une belle femme que je défendais avec opiniâtreté. Qui es-tu devenue, après mon départ,. Le journaliste qui relatait ton décès a pris soin de rester dans une neutralité intrigante  : L’artiste,le personnage célèbre,une belle carrière… t’es-tu enfin trouvée, acceptée ? »

« Ton personnage te poursuit, »pense-t-il nostalgique…

Avec le temps, je lui avais échappé.

Je les vois tous,

Cet hidalgo imbécile, caché derrière le cyprès, trop attentif à lui-même pour me voir . L’aventure d’un soir. Placée à côté de lui, une muse passagère et d’autres encore au même profil ambigu.

J’aimerais leur chuchoter que ce petit garçon pendu au bras de sa nounou a été Ma solution à la complexité de ma vie , père et mère à la fois , sans choisir, réunie , enfin.

Je les vois tous ,

Derniers accords de mon guitariste, lui aussi est présent. Le seul qui sait tout de mon chemin personnel. Je me moquais . Il méritait mieux que mes sarcasmes . Sans moi son talent va enfin pouvoir s’exprimer . Je lui dois bien ça.

Il s’est assis à l’écart, les épaules basses, le regard perdu. Je l’appelais « mon ombre » et ombre il l’est aujourd’hui, ombre de lui-même .

Il retourne dans ses mains une feuille de papier que l’on devine recouverte d’un discours qu’il prononcera, peut-être. Lui, jusqu’au bout a observé les méandres de ma vie. Sa guitare c’était notre lien . Il m’a accompagnée comme un ami à qui on demande l’impossible. Les humiliations que je lui faisais subir, il les avait acceptées. Elles n’étaient que le reflet de mon mal de vivre.

Les rares personnes regroupées autour de la table ronde respectent le silence pesant qu’il a initié, en s’écartant d’eux .La poussière soulevée par un petit vent traverse le jardin où ils se sont retrouvés . Dans les yeux de chacun on lit l’attente d’une ultime révélation.

Mon enfant court sous les palmiers , il les dérange par ses cris et ses rires. Sa présence incongrue rend l’atmosphère plus pesante encore.

Anna se lève soudain, elle veut savoir . L’agressivité inattendue de son ton révèle la tension qu’ils perçoivent tous. Elle a été ma dernière compagne, il y a si longtemps déjà.

« Parle nous d’elle, elle s’est envolée ce matin, inconnue de nous tous, parle nous. » Il soupire et les regarde avec douceur. Je lui ai fait promettre le silence sur ma décision. Personne d’autre ne s’immiscerait plus entre moi et moi que ce petit enfant qui court sous les palmiers.

Il soupire et les regarde avec douceur. Je lui ai fait promettre le silence sur ma décision. Personne d’autre ne s’immiscerait plus entre moi et moi que ce petit enfant qui court sous les palmiers.

« Elle est morte apaisée, sachez-le »

Ils ont tous compris qu’il était inutile d’insister. Ce discours , où il avait failli me trahir il ne le prononcera pas.

Il leur sourit et froisse dans sa main la feuille de papier.

En vérité, elles existent donc, ces valeurs que j’ai appelées toute ma vie , confiance, fidélité…D’une façon inattendue , en taisant mon secret, au dernier jour, au dernier instant ce musicien me relance dans la vie… ces bouleversements incessants , ces expériences inachevées, ces tourbillons m’ont épuisée . Mais je suis prête… je referais le chemin …

Sabine Boillot, atelier nomade St Jurs, juin 2021