un atelier d’écriture comme espace d’expression et de communication.

Cycle écriture de nouvelles (5)

Posté on 28, juillet 2021

La lisière.

 

Redortiers, Vendredi soir.

Le 4×4 boueux est garé en bas du chemin, et une moto-cross arachnéenne s’est blottie tout contre. Les étoiles s’allument les unes après les autres dans le crépuscule bleu marine, plus clair au-dessus de la vallée où règne la fée électricité. Un filet de fumée, une clarté vacillante aux fenêtres, c’est tout ce que l’on distingue du gîte en lisière de forêt. Le granit de la bergerie scintille en contrebas de la pente herbeuse.

 

Le patou est attaché dehors. Le moindre bruit dans la montagne déserte est un événement. Ululement, brindilles sous les pas de Vincent qui glane du petit bois, soupirs du chien qui tourne sur lui-même avant de se laisser tomber enroulé le museau dans la queue.

 

Pierre et le vieux rangent les caisses de provisions selon un ordre établi depuis longtemps par le cuistot fatigué, dans une économie de gestes. Mag inspecte tous les recoins pour repérer la moindre trace indésirable.

 

Samedi 7h.

C’est Mag et le vieux qui gèrent l’intendance, lui c’est le guide, il s’occupe juste du dehors, c’est l’amuseur qu’ils disent.

–       Combien de réservations pour la semaine ? Quand je vois toutes ces provisions, on dirait qu’on va soutenir un siège. Il en reste toujours trop à la fin, j’en ai marre de charger et décharger et recharger pour rien.

–       Tu ne sais rien de la montagne, sauf les chemins. Tais-toi et notes bien tout, dans l’ordre où l’on stocke. Vaut mieux trop que pas assez !

–       Alors, combien ? un groupe ? de quel âge ?

–       On fait le point dès qu’on a fini, dit à Mag de préparer le café.

–       J’en ai marre de tes cachotteries, tu n’es pas mon boss. Marre de tes ordres et de ta maniaquerie. Range toi-même tes trucs, je monte préparer le dortoir avec Mag. Le café est déjà en train de passer, et il va nous en falloir !

–       Fais plutôt du feu.

–       Je ne suis pas ton esclave, demande à Vincent.

 

Mais Vincent n’est pas là. Il a détaché son chien, ils vadrouillent et inspectent les traces au sol. L’un furète du museau, l’autre plante des piquets. Eux deux, c’est ceux du dehors, les bergers. Après avoir préparé le café, le jeune homme s’est esquivé avant l’aube, il a cru entendre un hurlement du côté de la forêt cette nuit.

 

Mag l’aperçoit de la fenêtre, le nouveau berger au front têtu, un taiseux celui-là, pas comme l’ancien qui a fini par prendre sa retraite. Le vieux et le jeune ont fait la dernière estive ensemble. Elle ne supporte pas le vrombissement de sa moto mais c’est bien pratique, et il est doué pour les acrobaties, elle l’a déjà épié ! Mais là, il est concentré dans la pénombre rosée de l’aube, et puis il fait bien le café. Un gosse rebelle et attachant. On va pas s’ennuyer cet été, soupire-t-elle.

 

Dimanche au réveil.

Ils ont dormi sans rêve, la bonne nuit du travail accompli. Ce matin la moto n’est plus là. Le fusil du vieux non plus. Le chien gémit au bout de sa laisse. Le café était prêt dès l’aube, personne n’a entendu Vincent partir, il était soucieux hier soir mais impossible de lui tirer les vers du nez. Détonation, puis une autre. Pas si loin. Le patou hurle à la mort et tire à s’étrangler sur son entrave. Si rare, le rire de Vincent qui arrive en cabrant son engin, il a des dents magnifiques, un sourire carnassier auréolé de vapeurs d’essence et de poudre. La saison sera douce pour les agneaux.

Elisabeth Duret, mai 2021