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Cycle écriture de nouvelles 2020 2021 (2)

Posté on 28, juillet 2021

Pétrir les racines

Dans le fouillis des herbes sèches, les bâtons dégagent une large rigole de granit dans un alignement de pierres taillées.

Les deux frères croient entendre un cliquetis de chaîne au cou des vaches, un grognement de bête qui se couche, un froissement de paille. Comme un remugle de fumier. Il ne reste presque rien mais, aucun doute, l’étable était là.

Ils sont venus retrouver les derniers vestiges de cette ferme du haut plateau ardéchois. Un lieu sauvage qui avait été un berceau de leur famille.

Les genêts et les fougères envahissent l’espace en contre-bas. Le vent pousse des vagues dans la prairie jaunie entre les touffes végétales. On n’a plus fauché depuis longtemps.

Ici, les hivers sont terribles, jusqu’à vingt degrés au-dessous de zéro et la burle qui soulève des montagnes de neige, qui bâtit en quelques heures des congères infranchissables. Un vent glacial qui ne permet pas de rester droit, qui tue les égarés.

Ce soir, les grillons accomplissent leurs derniers rites et les frênes têtards ont encore leur feuillage au-dessus des chemins creux. Des chemins qui ne résonnent plus du passage des charrettes. Leur murets de pierres sèches ont résisté aux sangliers, une obstination de mains nues les avait érigés.

Personne ne coupera plus les jeunes rameaux de ces frênes pour nourrir les bêtes à la fin de l’été, une moisson dans les arbres, qui préservait le foin d’un hiver qui n’en finirait pas.

Pendant les quelques mois sans neige, il leur fallait coûte que coûte cultiver et récolter pour assurer les provisions annuelles, la survie de toute la ferme. Les mauvaises années tuaient bêtes et gens.

Comme une grosse lèvre, les nuages venus du Sud débordent lentement par- dessus la montagne. Devant ce paysage mouvant, ils se souviennent de Mémé Célestine qui avait gardé les tournures de son patois natal. « Quand c’est marin, les bêtes se serrent, elles coupent les clôtures ». Ils comprenaient « Quand le vent vient du Sud avec son brouillard épais, les vaches inquiètes s’agglutinent et les clôtures cèdent parfois sous la poussée du troupeau ».

Si le vent ne tourne pas, il pourrait y avoir de la pluie cette nuit.

Dans la lumière dorée du presque soir, tout est relief. Pendant ces quelques minutes suspendues, le moindre nuage de moucherons est une pensée magique.

Un taureau et ses vaches ruminent paisiblement dans ce qui reste du pâturage. Ici, les bêtes ne rentrent plus le soir pour la traite, elles ne sillonnent plus les chemins que les ronces envahissent.

Ils appuient les bâtons contre la voûte effondrée, les sacs glissent des épaules. Ils déplient la carte d’état-major et le vieux cadastre napoléonien. Ils vérifient leurs repères, les deux ruines, celles de Chaumiennes là-bas, qu’ils ont identifié en passant, le chemin, les courbes de niveau. Aucun doute, c’est bien ici que leur bisaïeul Victor était né une nuit d’hiver. Ils imaginent le bonnet de dentelle de la voisine sur ses cheveux tirés, la lueur d’une lampe à huile et dans l’âtre, le chaudron d’eau chaude.

A peine emmailloté, bien protégé sous la grosse veste de son père, Victor avait survécu aux quatre heures de marche dans la neige, pour être baptisé le matin de Noël mil’ huit cent cinquante-six.Vingt ans après, le jeune-homme robuste avait quitté la ferme et ses onze frères et sœurs pour aller s’embaucher à douze heures de marche, dans un village des Cévennes. Une nouvelle mine venait de s’y ouvrir. Au grand dam des maîtres du charbon, il quittait la mine chaque été, les foins et les moissons se faisaient à la faux et réclamaient ses bras. Il ne redescendait qu’une fois les patates arrachées et les labours terminés.

L’été de ses vingt-huit ans, Victor était remonté avec Marie et leurs trois enfants. Leur dernier né était mort pendant la moisson. Il avait quatre mois.

Le père veuf avait fini par partir à son tour. Tous les enfants étaient allés travailler plus bas, la ferme n’avait pas survécu.

En fouillant les lieux, ils exhument un clou de charpente forgé, une lauze ébréchée avec son trou de montage, des objets façonnés qui avaient peut-être connu la main de Victor.

Pendant qu’ils alimentent leur feu, les deux frères plaisantent et souhaitent que Victor vienne s’asseoir avec eux, la pipe au creux de sa main calleuse. Ils installent en riant une troisième pierre autour du feu.

Yves Delord

Marseille, 19 février 2021