un atelier d’écriture comme espace d’expression et de communication.

Cycle écriture de nouvelles 2020/2021 (1)

Posté on 28, juillet 2021

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre…

S . Mallarmé

Il reste aujourd’hui, quelques plaques blanches accrochées au versant nord des pentes. Dans la vallée, l’herbe est d’un vert sale, presque jaune. La vallée ! En bas, au bout de la route gelée. Ce matin, le thermomètre est encore négatif. Il va falloir être attentif aux plaques de verglas dans ces lacets gris qui se nichent dans les lieux d’ombres, accueillant tard les rayons du matin. Je me dis, en grattant le pare-brise, qu’au fond, ces quinze petits kilomètres, je les connais bien.

J’ai démarré. La voiture a fait un premier mouvement, puis elle s’est doucement lancée. Les mains sur le volant, je vois défiler le début du trajet. Les immeubles, puis la station de pompiers, le parking. A cette heure, aucun véhicule, ni passant. Après la Mairie commence la descente.

Au fond, elle m’attire cette vallée, mais moi, je viens d’en haut. Au fil de la descente, je la vois s’approcher. Quelquefois, elle s’éloigne, selon l’orientation des virages. Ce matin, elle s’est légèrement voilée d’une écharpe de brume, comme une beauté arrachée au sommeil, comme aurait dit le poète. Je suis content d’être seul sur cette route. Je peux rouler tranquille, sans que quelqu’un plus pressé que moi, ne vienne coller à mon arrière et tenter un dépassement dangereux.

La mauvaise pente du lavoir qui se termine en épingle à cheveux approche. Au sortir du virage, les crêtes se sont éclairées. Le soleil ne va pas tarder à apparaître. Je regarde plus haut. Au loin, j’aperçois les lumières diffuses du village où j’étais. On s’y réveille, on se lève, on se prépare.

Moi, je suis presque en bas. Le froid persiste. Les champs sont blancs de givre. J’aborde l’un des derniers lacets, celui qui contourne ce champ de blé, toujours blond en été et noir à présent. Si le jour était plus mûr, on pourrait sans doute voir les pointes vertes des premières herbes.

Vers la montagne, qui apparaît maintenant bien loin au dessus de nous, quelques nuages s’amoncellent, là bas, du coté de la frontière. Le vent de la Lombardie va peut-être se lever et ce soir, il retombera de la neige.

J’approche du lac. Il est encore gelé. Dans les roseaux, un oiseau est immobile, on dirait un cygne. Il ne dort pas, il n’est pas mort, je vois sa tête bouger. Il bat des ailes, on dirait qu’il est ivre : ses pattes sont prises dans la glace.

J’ai envie de m’arrêter pour l’aider.

Je n’ai pas vu. Je n’ai rien vu. Quand il s’est envolé, c’était le grand bruit de notre chute.

Gérard Boudes, janvier 2021